lundi

Au revoir

Je revois Thomas à la gare de Besançon. Il neigeait ce soir là. Dans son grand manteau, les yeux pleins d'alcool il me dit: "je me casse avant que le train arrive, j'aime pas dire au revoir", avant de s'enfuir.
On se revoyait une semaine plus tard mais qui dit gare dit au revoir. Personne ne sait s'y prendre, personne que je connaisse.

mercredi

Entre chien et loup

Sur le ferry Eminonü- Kadiköy.
Il y avait un vent énorme, les navettes rapides qui ressemblent à des catamarans, entre Ataköy et Kadiköy avaient été supprimées. Elles sont trop légères.
Il avait fallut prendre le Dolmus conduit par un type qui faisait marche arrière tous les kilomètres dès que les rues étaient trop bouchées.
On lui a finalement dit qu'on descendait à Taksim, Ilker devenait fou et la nuit n'était pas tombée.
Sur le gros ferry qui ne s'envole pas ça tanguait sévère malgré tout.
Un homme, sur le pont où nous étions, criait vers le Bosphore. Comme je ne sais pas comment on entend: -"Hé venez voir il y a des dauphins!", J'y suis allé. Effectivement des dauphins suivaient le bateau, ils avaient dû se perdre un peu.
Mes yeux ont fini par croire qu'ils étaient des milliers mais c'était les vagues qui ressemblaient à des nageoires dorsales.

Fabienne ce week-end, disait souvent: -"Encore un crocodile" en regardant par la fenêtre de la cuisine. L'eau était presque montée sur le quai, alerte jaune de Vigicrue. Le courant emporte des bouts d'arbres, ils ressemblent à des crocodiles.

Jeu comprend

Dans le métro en direction de Louise. Un homme au téléphone, explique à quelqu'un comment combattre un boss de jeu vidéo. Pendant dix minutes au moins, puis il se plaint d'un ami qui jouait avec lui et qui a du foutre en l'air sa partie. Il parlait de manière tellement professionnelle, que je me suis dit que si je ne comprenait pas le français j'aurai très bien pu croire qu'il parlait affaire, ou quelque chose comme ça, et j'aurai juste écouté le son de sa voix en essayant d'imaginer. Et je n'aurai pas eu envie de me tourner vers lui à la fin et lui demander s'il était vraiment sérieux.

http://www.edelmangallery.com/davidsonshow5.htm

At the tea place

Pour la énième fois je passe dans cette rue. "Merhaba", "Hoşgeldiniz", me crient les rabatteurs pour la millième fois. J’aimerais bien qu’ils arrêtent, pour ne plus me sentir comme tous les autres touristes.
Enfin Cihangir, là au moins les barmen du Babel me reconnaissent. Je reçoit un texto: "I am at the tea place".
Je rebrousse chemin. Pour trouver la place il faut entrer dans la deuxième allée après le Pera Aznavur. On dirait un bazaar comme les autres, avec des bijoux, vêtements, peluches en tout genre comme ce singe qui dit "I love you" toutes les deux minutes.
Au bout de l’allée la place, le ciel revient. Une cinquantaine de petites chaises et tables pour boire le thé.
Bahar est là, ses grands yeux verts me fascinent toujours.
Je lui dis que je pars, elle me dit que je reviendrais. Elle le sait, c’est tout. Elle se marre en voyant mes photos prises par des photographes de Kadiköy. Bien que je sois habillée ça lui rappelle des images pornos kitsch. Je lui en dédicace une, qu’elle mettra sur la porte du studio de danse.



"Voici donc, enfin, la définition de l'image, de toute image: l'image, c'est ce dont je suis exclu".
Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux, Paris, Seuil, p157.

http://blog.madame.lefigaro.fr/stehli/2011/08/cindy-sherman.html

http://www.google.com/imgres?hl=fr&gbv=2&biw=1347&bih=565&tbm=isch&tbnid=1fBgEkjUrZpRrM:&imgrefurl=http://www.parallax8.com/authors/danielle-head/if-you-can-think-it-you-can-photograph-it&docid=2wufXkBFzkrLWM&imgurl=http://www.parallax8.com/wp-content/uploads/2010/08/Martin-Parr-1.jpg&w=322&h=400&ei=DlNCT_rvDqqk0QWB8ZmPDw&zoom=1&iact=rc&dur=250&sig=103841981629500796675&page=1&tbnh=163&tbnw=131&start=0&ndsp=27&ved=0CFoQrQMwBg&tx=63&ty=132


Elle sera à Rivoli dans deux mois, j’aimerais la revoir.

mardi

Bored couples

Bugra, Efe et Kazim m’attendent dans un Raki-Balik restaurant à Beşiktas. A la table voisine, trois personnes. Un homme et deux femmes. L’homme et une des femmes racontent leur rencontre à la deuxième femme. İls se sont rencontrés en jouant au scrabble sur internet, ont commencé à s'appeler "mon amour" sur le chat, avant même de se voir, il savait qu'elle était ce genre de femme puissante qui contrôle le monde autour d'elle, qui aime les belles choses et se faire servir. İl savait qu'elle était comme lui. Les serveurs et musiciens passent, une fois leurs dos tournés il raconte a cette femme et son amie qu'il est ici pour s'amuser, et que le boulot de tout ces gens c'est de répondre a ses ordres, il les paye pour ça. İl achète un bouquet de fleur blanche à la gitane aux cheveux blonds, celle qui danse en marchant dans les rues de Beşiktas. İl raconte que sa femme refuse de boire dans le même verre que sa propre mère, ça le dégoute. Il part aux toilettes, les deux femmes se penchent l’une vers l’autre pour parler, elles veulent partir, s’ennuient déjà. Elles rient.

http://www.martinparr.com/index1.html

dimanche

L'art de disparaître

Tout d’abord cesser tout mouvement de sollicitation, quel qu’il soit vers les autres. Mais le faire de manière assez subtile pour qu’aucun sentiment de rejet ou d’opposition ne soit vécu de l’autre côté. Ensuite, faire en sorte que chaque mouvement, bien que naturel, soit plus doux et plus léger. Que rien ne vienne éveiller le regard d’autrui; rien de suspect qui ressemble à de l’attente, du désir, de la violence (quelle qu’elle soit). Ensuite cesser de parler, progressivement lorsque l’usage de la parole nous est possible. En effet en compagnie de personnes parlant une langue différente la moitié du travail est déjà entamée. Mais en compagnie de ceux avec qui une communication verbale est possible, un autre processus s’impose. Tout d’abord le volume de la voix et l’intonation se feront plus faibles, puis faire en sorte que les dernières paroles prononcées soient d’une banalité effrayante, et n’attirent plus l’attention ni l’intérêt des autres.
Réagir le moins possible aux sollicitations extérieures. Ni surprise ni vraie réponse, effacer l’expression des sentiments. À la limite juste un mouvement du corps, histoire de rassurer.
Le regard viendra clore le tout. Petit à petit il se fixera, de plus en plus longtemps sur chacun des objets alentours. Puis il deviendra vague en un même temps, comme celui d’un dormeur qui aurait oublié de fermer les paupières, dont la présence ne présente ni danger ni enjeux, car sa conscience semble éteinte. Les autres finiront par se lasser de nous, car ce n’est ni intrigant, ni attrayant, ni inquiétant.

samedi

La disparition du monde réel


"On a éliminé l’absence, hors les choses n’existent jamais dans cette identité total,cette présence à elle-même, elles sont en même temps présente et absente à elles même hors le monde aussi est pris dans sa radicalité, il est à la fois étant présent et absent étant donné que la présence est dominante, le rôle de l’image c’est plutôt d’aller vers l’absence, c'est-à-dire de donner, pas de témoigner, mais de rendre compte un peu de cette absence qu’on oublie en général au profit de la pure présence. Donc l’ambivalence du monde, l’ambivalence des objets, c’est ça qu’essaierait de rendre compte pas seulement la photographie, mais aussi le langage. On a à lutter contre une espèce de présence exagérée, de présence extravagante du monde."

http://www.youtube.com/watch?v=kiHpGAjA33E

vendredi

le feu d'artifice


Depuis l’avion j’essaye de comprendre encore une fois, comment il serait possible de décrire une ville, celle-ci ou d’autres grandes villes, en un seul mot. L’image du feu d’artifice me revient en tête, cet éclat de particule partant d’un même centre, mais chaque élément finissant sa course de manière individuelle et finalement aléatoire.

Au-delà de leurs significations, les images d’Eric Fisher me rappellent aussi celles des feux d’artifices. Écrire dans un blog pendant dix mois n’aura pas suffit, loin de là. Essayer de filmer non plus. Marcher aura été la seule certitude.


 
"Je trouve, tu vois, il faudrait cinq années lumières pour faire un film comme ça. Il faudrait arriver à partir du centre de l’énergie."
Jean-Luc Godard à propos d’une commande de film sur Lausanne, dans Lettre à Freddy Buache.

jeudi

No walk, no work.


Arrivée à Laeken, une valise de cinquante kilos pour seule compagnie. J’aurais aimé que quelqu’un vienne me chercher. J’ai une adresse sur un bout de papier, il doit faire quarante degrés. La rue est longue et pavée.


Au bout de la rue il y a une porte, sur la porte un post-it, avec mon prénom dessus. Délicate attention de la part d’inconnus.
Autour d’un dîner avec Sarah et Do, je me rends compte à quel point il est difficile de faire des phrases entières en français.
En allant me coucher dans la chambre d’hôte, un homme chante du Bob Marley en se faisant une tête d’agneau au micro onde. Il me propose ensuite de dormir avec lui, me dit qu’à Médecins sans frontières ils font souvent ça à cause de la solitude. Je lui dis que je ne travaille pas pour médecin sans frontière.

mardi

Brussel Global village


Je dois trouver une autre adresse. Un homme m’aide dans le bus, sur le chemin de son travail. Il est marocain, chef cuistot de la Bécasse, sans papier depuis trente ans. Je me perds de nouveau, les publicités sur les murs sont en deux langues, je n’avais jamais vus ça avant. À Flagey un jeune homme tiens un livre d’Obama dans les mains. Il me dit que j’ai l’air perdu, qu’il a une voiture et du temps. Sur le chemin, je lui demande s’il est Américain, il me répond qu’il est Rwandais et s’appelle George. Il me dépose devant la Bécasse, Là où je vais, c’est la rue d’à côté.
Un garçon m’ouvre, me parle et je ne comprends rien. Je pense qu’il est Flamand. Il me dit en articulant qu’il est Breton et un peu saoul de la veille. Même à Nantes on ne parle pas si vite.
Je sors pour m’acheter un kebab, en revenant il n’y a personne, je suis à la porte. La nuit tombe doucement. Un des locataires finis par arriver avec un sac de courses.
Le lendemain matin, je file à la gare du midi. La voix du train parle au moins cinq langues différentes.

dimanche

Arène


  À l’arrivée Vincent m’attend, son fils dans les bras. Il a bientôt un an, je le vois pour la première fois. J’ai toujours aimé arriver à cette gare, comme elle est en hauteur par rapport à la ville, on voit les montagnes au loin.

  Depuis la maison à Rivotte on voit toute la ville. Vincent met le ventilateur dehors à cause de la chaleur.
Blessing a ouvert une épicerie-salon de coiffure à côté de la Madeleine. Elle dit mon nom toutes les deux minutes, je suis contente de la revoir. Avec ses clientes, elles parlent Swahili. Elle m’offre un jus de gingembre, je la regarde coiffer une grande femme silencieuse. Le mari n’est pas loin, blanc. Il me dit: 
- "Tu trouve pas qu’il y a un peu trop de noir au mètre carré dans ce salon?" en me regardant, probablement pour que je rie avec lui. Je ne ris pas, je regarde les mains de Blessing qui rapidement cousent des mèches de cheveux dans les cheveux tressés de sa cliente.

Un DVD passe en boucle, je croie que c’est un pasteur, il chante devant une foule souriante, dehors. Les spectateurs regardent souvent le ciel en joignant leur main en signe de prière. Blessing connaît presque toutes les chansons par cœur et les fredonne.
 Je suis debout dans un coin, j’attends et regarde. L’homme a arrêté de me parler.
Plus tard elle me reparlera de ce jour où je l’ai accompagné à Dijon, voir sa famille pour la cérémonie de deuil de son frère mort au Congo. Dans le hangar reconverti en église Évangéliste, on avait dansé debout, je lui avais tenu la main tout le long. Il m’avait tout de même fallut me fondre rapidement dans le décor durant ces quelques jours, pour comprendre et agir comme il le fallait, dans un appartement de quarante mètres carré abritant une dizaine de personne. Il n’y avait ni jour ni nuit, on dormait où on pouvait quand on voulait.

samedi

Dérive


Deux jours plus tard, ma mère m’attend à l’arrivée du train.

Devant sa maison, L’Yonne suit son cour. Il fait une chaleur étouffante, qui me rappelle presque le Venezuela. Caracas, c'était un voyage sans but, sans projet, si ce n'est que le déplacement dans la ville, et faire des photos, de la ville, des gens, peu importe. Pendant près de trois semaines, tous les jours. La pollution et la chaleur alourdissait nos pas, à Wolf et moi. On se levait le matin, Iris nous préparait un petit déjeuner et on décollait toujours vers onze heures alors que le soleil était au plus haut. Plusieurs fois nos pas nous ont emmenés dans les bidonvilles, et au moment où on réalisait le danger, il y avait toujours quelqu'un pour nous dire comment faire demi-tour rapidement. Alors que les locaux que nous avons rencontrés refusaient d'être dehors après la nuit tombée, il nous est arrivé de marcher longtemps encore après le coucher du soleil. Un jour une femme à traversé un pont en courant quand je prenais une photo pour me dire que j'étais inconsciente de sortir un objet si cher, là, comme ça. Elle hurlait presque.

"(…) Une ou plusieurs personnes se livrant à la dérive renoncent, pour une durée plus ou moins longue, aux raisons de se déplacer et d’agir qu’elles se connaissent généralement, aux relations, aux travaux et aux loisirs qui leur sont propres, pour se laisser aller aux sollicitations du terrain et des rencontres qui y correspondent (…)"
 
Guy Debord,  Publié dans Les Lèvres nues n° 9, décembre 1956 et Internationale Situationniste n° 2, décembre 1958.

jeudi

Bin-Jip



La nuit tombe et une envie de pédaler me prend. Après avoir traversé le pont, je décide d’explorer le village voisin, pour voir où en est le nouveau quartier résidentiel. Il y a peu, ce n’était que des champs à perte de vue. Maintenant des maisons ont poussé, des routes et rues aux panneaux flambants neufs. «Rue des roses», «Rue des Lilas», j’en passe. Les jardins sont vides, les lieux inhabités en grande partie. La lumière orange des réverbères éclaire les allées vides, le macadam flambant neuf, et des détails de ce décor sans vie. Parfois une chaise en plastique trône, seule dans un jardin.

« J'ai toujours été fasciné par l'état poétique du crépuscule. Par sa qualité de transformation. Son pouvoir de transformer l'ordinaire en quelque chose de magique et d'autre. Mon souhait est de la narration dans les images pour travailler dans cette circonstance. » Gregory Crewdson.

http://www.google.fr/imgres?q=gregory+crewdson&hl=fr&sa=X&biw=1178&bih=895&tbm=isch&prmd=imvnso&tbnid=KrUFM5u_E--m1M:&imgrefurl=http://www.galerie-photo.com/gregory-crewdson.html&docid=IGnyGGz2jlMx1M&imgurl=http://www.galerie-photo.com/images/chambre-photographique-crew.jpg&w=470&h=302&ei=xUZNT9LEHMm38gPDsJjFAg&zoom=1&iact=hc&vpx=389&vpy=171&dur=639&hovh=180&hovw=280&tx=203&ty=120&sig=112654244041651341887&page=1&tbnh=163&tbnw=238&start=0&ndsp=16&ved=1t:429,r:1,s:0

http://arts.fluctuat.net/diaporamas/les-villes-paumees-dans-l-art-un-road-trip/Edouard-Leve-Angoisse.html

 Plus loin je retrouve le "Rami club", gros bloc de béton sans étage des années soixante-dix, qui rassemble une boulangerie, un bar tabac, une droguerie, un pressing… J’entends presque l’harmonica du film "Le Bon, la Brute, et le Truand".


Les rues du village semblent désertes, la pluparts des habitants ont dû partir en vacances. Je pense à Tae-suk. En Coréens, le titre du film est Bin-jip, autrement dit: maisons vides.